Interview de Benoît
Bertholet par Dominique Gany publié dans Inside Internet.
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Inside Internet, N°50 - mars 2002 : Assurances
online en Belgique : enfin le succès ?
S'il y a bien un secteur
où les attentes des utilisateurs sont grandes en matière de services
online, c'est bien celui des assurances. Mais que font les acteurs ? Compagnies
d'assurances, courtiers, sites comparatifs, assureurs directs ou 100% online,
ils ne se bousculent pas sur le marché belge. Pas encore. Si la prudence
reste de mise, les projets sortent de partout. Les assureurs directs ont compris
comment fidéliser les clients, tandis que les grands groupes mettent au
point des outils rapides et efficaces de gestion électronique des sinistres.
Stratégies marketing, portails utilisateurs, intranet pour courtiers et
intermédiaires. Inside Internet a analysé les initiatives les plus
récentes et vous livre le panorama le plus complet et le plus «up-to-date»
des stratégies online des assureurs en Belgique.
Dossier
élaboré par Dominique Gany
«Il
y a un fameux paradoxe dans le monde des assurances entre les résultats
des études et la réalité du marché : d'une part il
y a une forte attente des gens pour des services et des produits en-ligne, et
les assureurs font preuve d'autre part, d'une incroyable prudence ». Celui
qui parle ainsi, c'est Benoît Bertholet, un «pro» des assurances
aujourd'hui e-consultant. Sa spécialité : aider les assureurs à
penser et mettre en place leur stratégie Internet. Ancien Responsable E-Commerce
d'Actel Direct, c'est lui qui a créé il y a trois ans le premier
site de l'assureur-direct et qui a mis en place toute sa promotion et son référencement.
Il est d'ailleurs à l'origine de la nouvelle version de www.actel.be en
ligne depuis peu.
Secteur très
différent
Benoît Bertholet
nous offre aujourd'hui la possibilité de partager son expertise. «Il
n'y a donc pas grand-chose au point de vue assurances sur l'internet d'aujourd'hui
en Belgique» Pourquoi ? «Les raisons sont historiques : il faut replacer
le secteur des assurances dans leur contexte, très différent de
celui des autres secteurs économiques. Il y a quelques années, quand
on signait un contrat d'assurances, on signait parfois pour 8 ans. On ne pouvait
pas changer facilement. Du coup, il n'y a jamais eu beaucoup d'efforts ni de grande
réflexion marketing développée dans ce secteur ; en plus
c'était une activité opaque, très complexe… Tellement
complexe, vu l'omniprésence d'un jargon juridique incompréhensible,
que les gens s'y intéressaient fort peu. De plus, l'achat d'une police
ne génère pas de plaisir surtout lorsque c'est imposé par
la loi (contrat RC en auto par exemple) Les gens étaient donc très
fidèles à leur assureur, d'autant plus qu'il fallait, pour renoncer
à un contrat, envoyer un courrier recommandé trois mois avant l'échéance
… sous peine de re-signer d'office pour un nouveau bail de 8 ans ! »
Des pratiques peu courantes dans d'autres secteurs économiques
Inside Internet : les choses ont-elles
changé aujourd'hui ?
Benoît
Bertholet : «Oui : dorénavant, les assureurs ont comme consigne
de mettre le client au centre de toutes leurs préoccupations. C'est même
une consigne qui leur est donnée par leur Union Professionnelle (UPEA
voir notre encadré). Si l'on compare le secteur de l'assurance et celui
de la banque, il y a 100 ans de différence dans le traitement du client.
L'assurance est très en retard et d'ailleurs dans certaines compagnies,
il y a 9 ans, il n'y avait pas de département marketing ! La logique du
contrat l'emportait. C'est donc tout à fait naturel que les assureurs soient
en retard en ce qui concerne l'adoption de l'internet. Deuxième raison,
la Belgique est un cas à part dans le monde des assurances parce que 78%
des contrats (tous contrats sauf les assurances-vie) sont aux mains de courtiers
; tout cela rend la problématique beaucoup plus compliquée. Imaginons
qu'une grande entreprise décide d'aller en ligne : sur un site, on pourra
avoir les informations, voir les prix et demander une offre. A quel courtier va
cette affaire ? Qui plus est, la firme d'assurances ne pourra pas vendre en direct
sous peine de concurrencer ces courtiers ! Ce n'est donc pas simple ! »
Extrait du rapport annuel 2000
de l'UPEA
«l'ensemble des
marchés européens connaît une concurrence très vive
sur les tarifs. Au plan de la rentabilité, plusieurs marchés font
de la corde raide. Pas étonnant dès lors de voir se multiplier des
projets d'entreprise combinant réduction des coûts de gestion, maîtrise
de la charge des sinistres et, ce qui est plus récent, révolution
de la relation avec le client La logique de client remplace ainsi la logique de
contrat. Sous la pression de la forte concurrence, un vaste mouvement de restructuration
stratégique se met en place : il permet de passer d'une organisation basée
sur les canaux de distribution à une autre fondée sur le client,
s'accompagnant d'une offre plus innovante et agressive. La pratique d'une gestion
de la relation avec le client (customer relationship management CRM) mise résolument
sur la longévité de la fidélité du client ».
Inside Internet : mais il n'y
a pas que la vente sur Internet, il y a aussi le fait de diffuser de l'information
?
Benoît Bertholet
: évidemment. Si les grandes compagnies ne peuvent pas vendre en direct,
elles ont à mon avis tout intérêt à se mettre en ligne
ne fusse que pour préparer la vente. Un exemple : l'épargne pension.
Pour l'instant, qui diffuse de l'information sur ce produit qui permet de payer
moins d'impôts ? Mais les banques, pas le monde de l'assurance ! Et leurs
sites sont bien faits : on peut y calculer combien d'impôts au franc près
on va payer et quelle sera l'économie d'impôts réalisée
grâce à la souscription d'un plan d'épargne pension. Corona
(CorTax) ou les AP (TaxWeb) ont installé elles aussi un module qui fait
tous les calculs, c'est cela qu'il faut faire et amplifier ! Vu l'avenir incertain
des pensions, la pyramide des âges et faible taux de pénétration
de ce produit en Belgique il y a là un grand potentiel aisé à
exploiter sur le net grâce à ces simulateurs.
Inside
Internet : Quelle présence ont les assureurs sur l'internet ?
Benoît Bertholet : il faut distinguer
plusieurs catégories : il y a les aggrégateurs que l'on commence
à bien connaître comme Assurweb ou Eccent et dont on connaît
les limites. Leur concept est génial en soi puisqu'il permet de comparer
les prix de différentes compagnies. Mais il y a un problème : 80%
des gens sont assurés par des courtiers, en général ces gens
connaissent leur courtier ami de la famille- depuis des décennies
et ont toujours confié leurs assurances à ce dernier. Or sur les
sites des aggrégateurs, on ne voit que le nom de compagnies travaillant
sans intermédiaires ; une deuxième catégorie d'assureurs
présents sur le web- qui représentent une «nouvelle»
façon de s'assurer qui implique pour la majorité des gens de changer
leurs habitudes et de ne plus passer par leur courtier. Des assurances par téléphone
et internet, ce n'est pas évident à vendre même si c'est parfois
40% moins cher, il faut en effet «éduquer» le consommateur
à opter pour ce nouveau type de distribution. L'image de marque et la notoriété
jouent également un rôle fondamental. D'ailleurs tout le monde sait
depuis des années que les assureurs directs sont moins chers : dès
lors pourquoi tout le monde n'est pas assuré en direct ? Eccent et AssurWeb
insistent dans la voie « du prix le plus bas » qui ne trouve pas d'écho
auprès de la population ou du moins pas proposée seule et telle
quelle.
Inside Internet : Que
font alors les internautes sur les sites des aggrégateurs ?
Benoît Bertholet : ils font
des calculs, énormément de calculs et après ils vont chez
leur courtier négocier des primes moins chères ! Quand l'internaute
trouve sur Assurweb ou Eccent une prime auto 250 euros moins chère, son
courtier diminue sa commission, et sa compagnie fait un geste pour garder le client.
C'est donc le client le grand gagnant : il a obtenu une réduction de sa
prime mais n'a pas modifié ses habitudes, ni opté pour une autre
compagnie. On peut donc dire que ces 2 aggrégateurs agissent à double
titre en tant que «catalyseur» : ils font évoluer la réflexion
d'internet dans l'assurance d'une part et d'autre part, ils ont créé
un outil de négociation voire de baisse des prix qui rend l'assuré
plus actif mais qui ne fait leur fait pas gagner de l'argent et d'autre part,
ils font avancer positivement la réflexion des assureurs par rapport à
l'internet. En France, 90% des visiteurs des sites d'aggrégateurs effectuent
la même démarche.
Inside
Internet : Donc le web reste un outil d'informations ?
Benoît
Bertholet : Oui et de négociation
! La raison pour laquelle cela ne débouche pas sur un contrat ? Parce que
les compagnies présentes sur ces sites ne sont pas connues des gens…
On observe d'ailleurs, en Belgique, que c'est toujours selon le même critère
qui décide les quelques pourcents d'internautes qui vont véritablement
changer de compagnie à opter plutôt pour l'une ou pour l'autre compagnie
: l'image et la notoriété. En Belgique, parmi les compagnies proposées
sur ces sites, c'est notamment vers la SMAP que se dirigent ceux qui veulent changer
de compagnie et parfois même si le prix y est plus élevé...
Les aggrégateurs ont donc un modèle génial mais ils vont
avoir du mal à survivre parce que la Belgique n'est pas le pays idéal
pour ce genre de modèle : la Hollande aurait mieux convenu ou l'Angleterre
de par la forte présence des assureurs dits «directs».
Inside Internet : surtout que les
assureurs directs comme ACTELdirect ou CB Direct sont présents sur le web
!
Benoît Bertholet
: "Oui : les aggrégateurs ont réussi à prendre 15% seulement
du marché. Alors effectivement, la porte est ouverte au courtage. Certains
courtiers travaillent avec eux ; mais la plupart des courtiers n'ont pas envie
d'acheter des offres qui viennent d'internet parce qu'ils travaillent plutôt
au bouche à oreille ou au « relationship ». Ils n'ont pas envie
nécessairement de clients qui arrivent de n'importe où et qui risquent
de « jouer » à comparer les prix chaque année : pour
eux ce type de clients est peu rentable car ils finiront un jour ou l'autre par
les quitter et ils ont d'ailleurs raison. Donc, à mes yeux et dans la situation
actuelle, la Belgique est un petit marché pour les aggrégateurs.
Je me pose de sérieuses questions concernant leur viabilité à
long terme.
Inside Internet :
Et les assureurs directs comme Ineas ?
Benoît
Bertholet : ceux-là sont davantage des pure players : pas de bureaux
accessibles ou de campagnes « print » en direct mailiong par exemple
comme chez ACTELdirect, SMAP ou CB Direct mais uniquement une présence
virtuelle, 100% web. Le site est très bien fait mais ils vont souffrir
d'un gros problème de crédibilité de par l'absence d'image
de marque et de notoriété. Pourquoi est-ce important ? Ce n'est
pas une question de prestige mais cela rassure le client ! Celui-ci doit être
certain qu'un jour, en échange de la prime qu'il aura versé durant
des années, que l'assureur sera là quand il en aura besoin, pour
être indemnisé ou même dépanné. Il faut avoir
une image très forte et un ineas.be doit investir dans sa propre promotion.
Et il ne suffit pas d'avoir un bon call-center ou de faire du bon direct marketing.
Il faut investir dans de l'image ! Tous les assureurs directs savent cela.
Inside Internet : quel portrait peut-on
dresser de l'assurance online en Belgique ?
Benoît
Bertholet : Ne jamais oublier que 78% de tous les contrats (sauf les contrats
«Vie») passent par les courtiers : cela change au fil des ans, mais
très lentement, le temps qu'il faut aux gens pour changer radicalement
de comportement vis-à-vis de l'achat de contrats d'assurances en autres,
pour se donner confiance en eux et se prendre en mains. Ceci dit, certains courtiers
se lancent sur le web en direct comme le bruxellois www.assurteam.com ou le namurois
www.assureur-conseils.com, qui affirme avoir doublé son personnel depuis
l'ouverture de son site. Il y a aussi un autre « pure player courtage »
. Fortis AG a aussi créé avec DAD un concept qui permet aux courtiers
qui le souhaitent de créer leur propre site suivant un modèle unique.
Ce n'est pas très personnalisé et personnellement je n'y crois pas
mais cela a le mérite d'être exploré et d'exister. Deuxièmement,
les assureurs en général démarrent véritablement dans
le marketing, ils ne savent pas très bien comment communiquer avec leurs
assurés. Or le web, c'est un lien direct avec les gens, c'est savoir ce
que veulent les gens et ce n'est pas évident. Des initiatives comme Ineas
ou webinsurance.com- ont tous les atouts web en mains mais ont un problème
d'image et de crédibilité. Il y a ensuite tous ceux qui se sont
lancés dans le direct parfois depuis très longtemps comme ACTELdirect,
Corona, CB Direct, Norwich Union, Touring assurances qui vient de refaire son
site, et des nouveaux venus comme Partners qui a un site très interactif.
Enfin, les aggrégateurs dont on a déjà parlé.
Inside Internet : qui sont ceux qui
réussissent très bien ?
Benoît
Bertholet : ACTELdirect annonce réaliser 33% de son chiffre sur le
web. Et c'est normal : tout est fait pour réaliser un très gros
chiffre d'affaires sur l'internet à peu de frais par contrat signé.
Une entreprise a compris que demain si elle le souhaite, elle peut conquérir
le potentiel de marché en assurances sur Internet. C'est la SMAP. Cette
mutuelle a les moyens de ses ambitions, une gamme très étendue de
produits, une image et une notoriété installées, un back-office
et un front-office performants, une relation directe avec ses «affiliés».
De plus, comme les assureurs traditionnels sont «empêchés par
leur réseau de distribution d'aller en ligne» ils ont compris qu'ils
n'auront pas dans leurs pieds un autre «grand» de l'assurance pour
leur livrer bataille sur ce terrain. Je pense que cet assureur va devenir très
important sur le web : les autres «directs» ne sont pas toujours concurrents
: leur gamme de produits est plus réduite et il y a fort à parier
qu'ils y gagneront aussi : l'internaute est un shopper et le concurrent n'est
qu'à un clic de souris. C'est ce qui s'observe depuis des années,
les enquêtes l'ont démontré.
Inside
Internet : Que vont devenir les sites belges d'assurance ?
Benoît
Bertholet : «Cela dépend du niveau où ils se situent aujourd'hui.
Il y a des gens comme Corona qui sont en train de repenser leur site, avec d'abord
une réflexion sur leur avenir. Chez Touring, on croit aujourd'hui que l'internet
n'est pas très intéressant vu les premiers coups d'essais manqués:
mais tout dépend de la façon dont on assure le marketing. Sur le
web, il faut procéder par essais et tentatives ; on ne peut pas décréter
qu'internet n'est pas rentable pour un assureur direct sous prétexte d'avoir
investi un grand budget dans une campagne de bannering qui n'a pas porté
les fruits escomptés… ACTELdirect qui a les mêmes objectifs
financiers s'en félicite mais à procédé de façon
totalement différente. En outre, envoyer des milliers d'internautes sur
un site mal conçu ou derrière lequel le suivi ne se fait pas de
façon optimale, voire dont la connection est très lente ne peut
pas générer de bons résultats. CB Direct, ne fait plus de
webvertising, mais le site n'a pas non plus évolué et visiblement
personne ne semble leur avoir expliqué comment faire un site qui fera souscrire
des polices d'assurance et générer des dizaines d'offres chaque
jour. Comme en marketing direct, il faut appliquer les recettes qui aujourd'hui
sont connues et qui fonctionnent.Tout assureur direct qui a un bon produit, un
bon tarif dispose d'un potentiel commercial qu'il ne soupçonne même
pas devant lui avec internet. Norwich Union, par exemple, pourrait développer
un business très important en assurance solde restant dû via internet
à un coût d'acquisition inférieur à celui qu'ils connaissent
aujourd'hui. Quant aux traditionnels, il faut signaler la dernière initiative
de AXA Royale Belge, un système online qui renvoie vers un courtier de
sa région. C'est un des rares assureurs belges qui est allé assez
loin dans sa démarche marketing sur le web belge avec le nouveau site de
P&V Assurances. A suivre !».
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